
La glaise et le sel
yazan Amber_Letters · Okunma: 5 · Favoriler: 0
Narration comes with Premium.
L’atelier sent l’argile mouillée et le sel, ce mélange que je reconnais les yeux fermés. Tu pousses la porte en bois et l’air marin entre avec toi, te fait frissonner des épaules aux poignets. Je te tends le tablier de toile brute, celui que je ne noue jamais, et tu le prends sans hésiter. Tu veux que je te montre comment on centre la terre ? Tu hoches la tête en passant le tablier par-dessus ta tête, et tu noues les cordons derrière ton dos avec un soin qui me fait sourire. Moi, je laisse toujours une bande d’argile sur ma hanche. Je n’ai jamais réussi à nouer ce tablier correctement, tu sais. Tu ris, et le son se mêle aux vagues qui clapotent contre les rochers de la crique.
Je t’installe devant le tour, près de la fenêtre ouverte sur la mer. La radio grésille sur le vieux poste, calée entre deux pots de pigments, une chanson grecque qui crache par à-coups. Tu plonges les mains dans le seau d’eau, et je pose les miennes par-dessus les tiennes pour te guider vers la motte de terre. Laisse la terre faire le travail, toi tu accompagnes. Tes doigts tremblent à peine, et je sens leur chaleur à travers la glaise froide, comme une braise sous la boue. Tu lâches un petit rire nerveux. J’ai l’impression d’être en train de rater un tirage au sort. Non, je murmure, t’es juste en train de la réveiller.
Tu montes le bol, les parois s’élèvent, puis tout s’affaisse d’un coup. Le rire t’échappe, franc, et tu renverses un peu d’eau du seau sur la table. Et voilà, mon chef-d’œuvre est mort-né. Je ris avec toi, et je m’approche pour rattraper le bol effondré, mes doigts qui plongent dans la glaise tiède. Nos épaules se touchent, et je m’attarde une seconde de trop, ma hanche contre la tienne. C’est comme ça qu’on apprend, tu te souviens à Athènes ? Tu hoches la tête, les yeux encore pleins de rire, et je garde le bol raté dans mes mains, serré fort, comme s’il pouvait redevenir ce que tu voulais qu’il soit.
Je propose de recommencer, et tu hoches la tête sans un mot. Je me place derrière toi, mes bras passent autour des tiens, et je pose mes mains sur les tiennes, dans la glaise. Respire, sinon la terre le sent. Ton souffle ralentit, ta nuque se détend contre mon épaule, et je sens tout ton poids s’abandonner un instant. Je ferme les yeux à moitié, et je t’imagine allongée sur le canapé en lin, les doigts pleins d’argile, pendant que je m’agenouille pour les lécher un par un sans te quitter des yeux. Le tour ronronne, la radio crachote, et je dois me forcer à regarder la motte, pas ta bouche. Tu es plus patiente que moi, on dirait. Pas pour tout.
Tu t’arrêtes d’un coup et tu te retournes à demi. Il y a une trace d’argile sur ta joue, juste sous l’œil. Je l’essuie du pouce, lentement, et la glaise sèche roule sous ma peau. Tu attrapes ma main avant que je la retire. Tes doigts s’ouvrent sur ma paume, et tu découvres l’éclat de coquillage incrusté là, minuscule et nacré. Tu t’es fait mal ? Une chute sur les rochers, à Hydra. Le soir où on a raté le dernier bateau. Tu caresses la cicatrice du bout du doigt, sans lâcher ma main. Je ne l’avais jamais remarqué, et pourtant je connais tes mains par cœur. Ton pouce suit le relief du coquillage, et je ne bouge plus.
Tu te lèves pour rincer tes mains dans le seau. L’eau devient grise, puis presque blanche. Je te regarde frotter tes doigts les uns contre les autres, et je prends le linge propre sur la table. Je m’approche, je t’attrape les poignets, et j’essuie chaque doigt un par un, l’index, le majeur, l’annulaire, le pouce en dernier. Ta respiration ralentit. Tu fermes les yeux.
Je pose une main sur ta nuque pour écarter une mèche, et la chaleur est là, sous mes doigts, comme le soleil de Delphes. Ce jour-là, tu t’étais endormie contre mon épaule, la peau brûlante, et je n’avais pas bougé pendant une heure. Je le dis tout haut, sans réfléchir. Je me souviens, à Delphes, tu avais la même chaleur dans la nuque. J’ai pas bougé pendant une heure, ce jour-là. Tu rouvres les yeux, et tu souris, un tout petit sourire.
Je n’ai pas envie de partir, pas encore. Ta voix est calme, mais tes mains restent ouvertes devant toi, comme si tu attendais quelque chose. J’éteins le tour, puis la radio. Le silence de l’atelier se remplit du bruit des vagues, lent et régulier.
Alors reste, je te montre autre chose. Tu dénoues ton tablier, lentement, sans me quitter des yeux, et tu le poses sur la table. Le tissu fait un bruit mou sur le bois. Tu restes debout face à moi, les mains ouvertes, avec l’argile qui a traversé le tissu et dessiné des traces sur ta taille.
Je m’approche et je pose mes mains sur tes hanches, là où l’argile a traversé le tissu. La glaise est encore fraîche, mais ta peau brûle dessous. Tu attrapes ma main droite et tu la glisses sous ton vêtement, contre ta peau nue. La chair de poule se lève sous mes doigts, et tu frissonnes, mais tu ne recules pas.
J’ai envie de goûter l’argile sur tes doigts.
Alors fais-le, ici, maintenant, tu murmures.
Tu portes ma main à ta bouche et tu embrasses mon poignet, là où la peau est fine.
Je prends tes doigts dans ma bouche, un à un, l’index d’abord, puis le majeur. L’argile a un goût minéral, salé, comme la pierre après la pluie. Tu gémis doucement et tu t’appuies contre la table, le bois qui craque sous ton poids.
Je te retiens par la taille, ma main plaquée sur la glaise encore fraîche, et j’embrasse ton cou, là où ta peau sent le sel et la sueur. Ne t’arrête pas, je t’en prie. Ta tête bascule en arrière, ta gorge offerte, et je continue, l’annulaire maintenant, puis ton pouce que je garde plus longtemps.
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